De l'Europe au Ghana, aller-retour
Ce minuscule oiseau pèse à peine plus qu’une cuillère à café de sucre, mais il relie le Ghana à l’Europe. Dans les zones humides paisibles de Salo, au bord de la lagune de Keta au Ghana, une rousserolle effarvatte (Acrocephalus scirpaceus) a été capturée et baguée par Timothée Schwartz, directeur scientifique d’A Rocha France. Sept mois plus tard, en septembre 2025, cette même rousserolle effarvatte a été recapturée à Sourbrodt, en Belgique, par l’ornithologue Émile Degros. Cette rousserolle âgée d’un an a parcouru près de 5 000 km, reliant les zones humides du Ghana aux marais d’Europe au cours d’un voyage impressionnant.
« La réintroduction de cet oiseau sur le sol européen est un symbole fort des liens invisibles qui unissent nos écosystèmes. »
Prosper Kwame Antwi, responsable des programmes, A Rocha Ghana
Cette rousserolle effarvatte a été photographiée lors de campagnes de terrain menées conjointement par A Rocha Ghana et A Rocha France dans le cadre du projet ProBioDev. Acronyme de « Promoting Biodiversity Conservation for Development » (Promouvoir la conservation de la biodiversité pour le développement), ce projet s’inscrit dans une initiative internationale visant à protéger l’un des sites de halte migratoire les plus importants du Ghana, la lagune de Keta, classée site Ramsar.
Les espèces de la lagune de Keta
La lagune de Keta offre de nombreuses ressources aux communautés locales : elle sert à la pêche pour se nourrir et gagner sa vie, à la coupe de roseaux pour la couverture de toits et le tissage, à la récolte du sel et à l’irrigation des cultures. Cependant, certaines de ces activités ont dégradé les habitats essentiels de la lagune. A Rocha Ghana aide les habitants à redécouvrir la lagune sous un nouveau jour et à s’y engager de manière durable.
Imaginez-vous en train de contempler les plages où les tortues luths (Dermochelys coriacea), les tortues vertes (Chelonia mydas) et les tortues olivâtres (Lepidochelys olivacea) viennent se reproduire. Parmi les mangroves, vous apercevrez peut-être une antilope des marais, le sitatunga d’Afrique de l’Ouest (Tragelaphus spekii). Le lamantin d’Afrique de l’Ouest (Trichechus senegalensis), une espèce vulnérable, nage autour des racines submergées des mangroves, aux côtés de jeunes sardines plates (Sardinella mardrensis), de poissons-aiguilles (Strongylura senegalensis) à l’allure primitive et d’une grande variété de crevettes.

Et bien sûr, il y a les oiseaux. Reconnue au niveau international comme site Ramsar, la lagune de Keta accueille régulièrement plus de 100 000 oiseaux à la fois. C’est un refuge essentiel pour d’innombrables espèces sédentaires et migratrices venant d’Europe. On y trouve notamment le pluvier cendré (Pluvialis squatarola), classé « vulnérable », le courlis cendré (Numenius arquata), classé « quasi menacé », ainsi qu’une multitude d’autres espèces plus courantes.
Les martins-pêcheurs à crête (Corythornis cristatus), aux plumes aussi chatoyantes que des pierres précieuses, arborent une couronne bleue et noire. Un gloussement « coo-coo coo ru » trahit la présence de tourterelles rieuses (Spilopelia senegalensis). Les hérons des récifs occidentaux (Egretta gularis) arpentent les rives aux côtés d’une multitude de bécasseaux, de barges et de pluviers.
« Ce petit voyageur représente bien plus qu’un simple record scientifique », déclare Prosper, après que la rousserolle effarvatte a été capturée à nouveau en Belgique. « C’est un message d’espoir qui nous rappelle qu’en protégeant les zones humides et la faune sauvage, nous entretenons les liens qui unissent notre monde. »
Une restauration locale aux répercussions mondiales
Les incroyables parcours empruntés par les oiseaux migrateurs agissent comme des fils invisibles qui tissent notre monde. Sensibles aux changements climatiques, à l’évolution de leur habitat et à la pollution, ils subissent de plein fouet les dommages causés par l’homme à notre environnement. Parallèlement, la restauration d’un site comme la lagune de Keta a un impact mondial, favorisant la vie bien au-delà des frontières du Ghana.
Malgré son importance pour la biodiversité, la zone humide de la lagune de Keta est confrontée à de nombreuses menaces. Entre 10 et 30 % des habitants des districts environnants vivent dans la pauvreté et dépendent fortement de la pêche, de l’agriculture et de l’exploitation des mangroves. Cependant, la communauté n’est pas suffisamment sensibilisée à l’importance du site pour la nature et les populations. La zone humide a été surexploitée pour ses ressources et polluée par les produits agrochimiques, les engrais et les déchets ménagers.
Le changement climatique représente également une menace grave pour le site de la lagune de Keta et les communautés environnantes, en raison de l’élévation du niveau de la mer et des tempêtes de plus en plus fréquentes et intenses. La végétation côtière, en particulier les forêts de mangroves, constitue l’un des remparts les plus efficaces contre les inondations et les tempêtes, mais elle fait l’objet d’une exploitation non durable.
À ces facteurs de stress environnementaux s’ajoute le manque d’informations actualisées sur les espèces d’oiseaux ainsi que sur les habitats et les sites qui leur sont les plus importants, le suivi des oiseaux étant très limité. Le projet ProBioDev d’A Rocha a été créé pour protéger la lagune au profit des nombreuses personnes et espèces qui en dépendent, au Ghana et au-delà.
Grâce à un financement du Comité français de l’UICN, A Rocha Ghana et A Rocha France unissent leurs forces pour combiner recherche scientifique, autonomisation des communautés et restauration des habitats sur le site Ramsar de la lagune de Keta. Sur deux ans, le projet ProBioDev vise à :
- Réaliser un inventaire complet des espèces d’oiseaux et mettre à jour les cartes des habitats
- Former les membres des communautés locales à la surveillance et à la protection des populations d’oiseaux
- Promouvoir des moyens de subsistance respectueux de l’environnement, tels que le tourisme d’observation des oiseaux
- Soutenir la restauration des mangroves et l’agriculture écologique afin de renforcer la sécurité alimentaire et la résilience climatique
En octobre 2025, A Rocha France a mené une deuxième mission de terrain au Ghana. Le directeur scientifique Timothée Schwartz était accompagné de Charlotte Leon, responsable de la nature pour A Rocha France au centre environnemental des Courmettes, et d’Andrew Newton, ornithologue et ami de longue date d’A Rocha. Après avoir réalisé un inventaire des espèces d’oiseaux de la lagune de Keta plusieurs mois auparavant (lorsqu’ils avaient bagué la célèbre rousserolle effarvatte), la délégation d’A Rocha France est revenue pour achever les inventaires et former les équipes locales à l’identification et au suivi des oiseaux, notamment ces oiseaux migrateurs qui connectent notre monde.
A Rocha France a organisé quatre sessions de baguage d’oiseaux, qui ont réuni les nombreux groupes collaborant à la protection de la lagune, notamment A Rocha Ghana, les gardes forestiers de la Division de la faune sauvage chargés de la gestion du site Ramsar, ainsi que les gardes forestiers du site voisin de la lagune d’Avu. Timothée a animé deux sessions de formation sur le dénombrement et l’identification des oiseaux aquatiques, ainsi que sur la saisie et l’analyse des données. Grâce à un nouveau système de catalogage des données, les efforts de surveillance locaux auront un impact encore plus important sur la compréhension et la conservation de ce site essentiel.
À l’occasion de la Journée mondiale des oiseaux migrateurs, la communauté au sens large a été invitée à se joindre à la mission de conservation de la lagune. A Rocha a accueilli plus de 150 enfants, ainsi que le maire et des représentants du député local, pour une journée consacrée à la découverte et à la célébration des oiseaux migrateurs. Un concours amical sur les oiseaux a été suivi de discours et de présentations sur le concept de la migration des oiseaux, les menaces auxquelles ils sont confrontés et les solutions pour agir. Enfin, le groupe s’est rendu à la lagune pour observer les remarquables oiseaux aquatiques vivant à quelques pas de l’école qui accueillait l’événement.